le 6 janvier 1977

C'est la première lettre de l’année 1977 ! Feliz ano novo !

Le facteur se faisait très rare ces temps-ci. Mais les circuits se dégorgent car nous avons reçu aujourd'hui trois numéros de la sélection hebdomadaire du " Monde ", auquel nous nous sommes abonnés. Le premier datait du 15 décembre. Nous finirons bien par recevoir les " Télégramme de Brest ". Pas de désespoir !

Les fêtes se sont passées sous le soleil et en bonne compagnie. C'était pourtant un peu triste et j'avais beaucoup de « saudade ». Ce mot portugais que l’on dit intraduisible, je sais bien maintenant ce qu’il signifie : sorte de nostalgie et de sentiment de manque, suite à une absence ou à un éloignement ! Jamais je ne l'avais ressentie si fortement. Il y a toujours des jours très difficiles pour moi et où je m'ennuie à mourir.

Avant-hier, Merce, la femme de JJ., vice-consul de France, est venue avec ses deux enfants passer la journée avec nous. Son mari est venu la rechercher le soir et ils sont restés dîner. Cela a mis de la diversion dans la monotonie de la semaine.

Hier nous sommes allés à Porto Alegre pour demander une prorogation de notre visa de touriste. Nous n’avons pas eu besoin pour cela de passer la frontière. Le visa est prorogé pour trois mois. Le midi, j'ai mangé au restaurant avec A., pendant que D. mangeait avec PR. à son bureau. Tout cela me distrait provisoirement et artificiellement. Dès que je me retrouve seule, je tourne en rond. Je voudrais pouvoir me balader, faire du vélo, pratiquer un sport quelconque et rien ici ne parait possible.

Aujourd'hui, nous sommes partis pour la plage, vers Barra do Ribeiro. C’est une plage sur le bord du fleuve Guaíba, donc d’eau douce, qui se trouve au-delà de la ferme, à une vingtaine de kilomètres de la maison, par le chemin de terre. A 300 mètres de la maison, pneu crevé ! Je n'ai pas pu le changer car impossible d'ouvrir le capot ! Nous sommes rentrés à pied sous le cagnat et j'ai téléphoné pour que D. vienne dépanner la voiture... la plage était à l'eau !...

J’ai trouvé des aérogrammes à Porto Alegre, cela va peut-être accélérer le courrier.

 

le 14 Janvier 1977

 

Ce matin la lettre de Papa m'a réconfortée. J'en ai bien besoin. Il y a des jours où le moral n'est pas fameux. Mais aujourd'hui, avec des nouvelles de vous tous, plus un champignon tout blanc et tout rond que D. m'a montré, la pente est remontée.

La solitude et l'inactivité me pèsent énormément. Je n'ai plus aucune imagination pour m'occuper et je me sens inutile ! Je passe des journées sans parler à personne, et aussi des soirées, car D. est toujours aussi pris. C'est dur à supporter. Ces derniers jours ont été humides de larmes et de pluie. Aujourd'hui, cela va un peu mieux.

Hier, j'ai emmené les enfants au cinéma à Porto Alegre. On jouait " La flûte enchantée " de Mozart mis en scène par Bergman. J’avais déjà vu le film à Paris et je voulais en faire profiter les enfants. Ils l’ont apprécié, ainsi que moi de le revoir. Pendant que nous étions bien à l'abri au cinéma, un gros orage a éclaté sur Porto Alegre. Lorsque nous sommes sortis, il pleuvait des cordes. Par comble de malchance, l’essuie-glace de la voiture ne fonctionnait pas. A l'aveuglette, nous avons fait quelques kilomètres avant de rencontrer un garage, qui l'a réparé et nous a ensuite escroqués sur le prix ! Enfin, ça marchait !

Je vous écris allongée sur le sable ! Cette fois nous sommes arrivés jusqu‘à Barra do Ribeiro ! Les enfants sont dans l'eau et s'en donnent à cœur joie. L’eau est chaude et trouble, un vrai bouillon de culture qui ne rafraîchit pas beaucoup quand on s’y jette. Mais il fait tellement chaud qu’on s’y baigne quand même espérant en vain trouver un peu de fraîcheur. Il y avait beaucoup de soleil à notre arrivée, mais peu à peu il s'est caché. De gros nuages s’amoncellent et gare à l'orage !... Au retour, nous passerons chercher D. à la ferme, qui se situe à peu près à mi-chemin. Puis à 6 heures, j’irai faire une heure de yoga devant la télévision. J’essaye de le pratiquer le plus possible. Ca me fait un bien fou. J’arrive à une relaxation complète et quand le cours se termine je me sens des ailes. Ça me permet aussi de pratiquer le Portugais et je connais maintenant parfaitement le nom de toutes les parties du corps.

 

D. passe encore beaucoup de temps à la culture qui lui donne bien des soucis. Les champignons ont commencé à sortir, mais sous des apparences bizarres, genre mutants ! Depuis hier, il est plus optimiste, car il commence à en arriver de plus beaux. Les coups de chaleur successifs leur on été préjudiciables. Il espère tout de même que la première récolte ne sera pas complètement fichue. Maintenant que l'air climatisé fonctionne, les prochaines récoltes devraient moins souffrir.

Je reprendrai ma lettre à la maison car la pluie arrive. Elle nous chasse. Dans la panique, nous devons partir !...

Retour à Guaíba. Nous avons fait le chemin jusqu’à la ferme sous des trombes d’eau, des éclairs sillonnaient le ciel de toutes parts !

D. est resté à la ferme car il préférait être avec ses champignons au cas où l’orage ferait tout sauter ! Barcello, l'homme à tout faire de la ferme, est venu nous reconduire.

La maison que nous convoitions à la ferme va bientôt se libérer. Mais il règne un vrai mystère. Personne ne nous en parle et nous pensons donc qu’elle ne sera pas pour nous... Le manque de parole est choquant. Chaque week-end, nous faisons des projets, A. me promet que nous allons passer quasiment, la semaine ensemble. Moi qui m'ennuie tant, ses visites me remonteraient le moral. Mais je n'y crois plus, car jamais aucune promesse n'a été tenue. Hier encore, nous devions nous retrouver à la sortie du cinéma. J'ai poireauté pendant une demi-heure, sous la pluie, elle n'est pas apparue. C'est une chose très normale ici, à ce qu'il parait. Moi, je refuse de m'y habituer. Il existe aussi une formule toute faite à laquelle il nous faudra un moment et quelques expériences désagréables pour la relativiser : « aparece em casa ! », c’est-à-dire : « passez à la maison ! ». Nous l’avions prise à la lettre au début, mais devant la tête surprise de nos hôtes, nous avons compris que ce n’était qu’une formule !

Voilà encore des coups de tonnerre. Quand ça tonne ici, c'est terrible. Les vitres tremblent et je ne suis pas très rassurée. L’expérience d’hier sur la route m’a pourtant fait dire que je n’aurais jamais plus peur des orages ! …

Les filles sont sous la douche pour se débarrasser des saletés du rio. Il n’y a pas de chauffe-eau ici dans les salles de bain. En haut de chaque douche il y a une résistance électrique qui chauffe l’eau et cela fonctionne très bien. C’est un peu surprenant et au début, nous avions peur à l’électrocution. Nous nous sommes habitués, tellement même que parfois tout en prenant la douche, on touche au bouton d’en haut pour régler la température. Je n’ai pas entendu dire qu’il y avait des accidents causés par ce système.

L'autre week-end, nous sommes encore allés à Torres. Nous avons pris des bains de mer dans de superbes rouleaux. Et je craignais moins de boire la tasse dans la mer que dans le rio qui est tellement pollué ! Nous sommes passés chez les P. et pour la première fois nous ne nous sommes pas senti les bienvenus ! Un certain malaise régnait ! Nous sommes sans doute passés de mode ! Nous allions repartir à la tombée de la nuit et la cuisinière a eu pitié de nous et nous a préparé des œufs sur la plat afin que nous ne restions pas le ventre vide jusqu’à Guaíba !

Nous ne recevons plus beaucoup de lettres. Vous habituez-vous à notre absence ? !...

Je prends et je développe assez souvent des photos, mais je n'ai pas beaucoup de choix de matériel. Il n'existe que des produits Kodak et il ne faut pas être trop difficile quant à la variété de papiers. Je vous enverrai prochainement des épreuves.

J'ai enfin reçu un paquet de " Télégramme de Brest " et j'ai pu passer du bon temps à lire vos nouvelles locales, les conseils et les recettes et à faire les mots croisés. J'étais d’un coup, transportée en Bretagne... Continuez à nous en envoyer, même s'ils arrivent tard. C'est trop agréable ! Merci.

 

le 24 Janvier 1977

 

Nous avons reçu beaucoup de nouvelles ces derniers jours et le moral est meilleur ! Merci à tous. Nous avons aussi reçu deux paquets du" Télégramme de Brest ", le plus ancien et le plus récent. L’intermédiaire était arrivé depuis déjà un moment.

 

Une grande nouvelle : les champignons sont arrivés, 600 kilos en 4 jours, et ils sont vraiment délicieux. D. est le premier à ne pas en revenir ! Du coup, il s'est rasé la barbe ! un pari ! Mais ça reste encore précaire ! Aujourd'hui, un sale coup : le moteur à air conditionné a brûlé et à l’heure qu’il est, les champignons passent un mauvais quart d'heure... D. est plutôt nerveux. Pourvu que le reste de la récolte ne soit pas compromis.

Hier, nous sommes allés passer l'après-midi et la soirée chez les Américains que nous avions rencontrés à la fête de Noël. Il y avait là un couple de Suisses très sympathiques et qui parlaient Français. Les gosses étaient contents. Nous avons été jouer au tennis et nous avons mangé un Churrasco.

 

La veille, nous étions allés chez T. et PR. leur apporter des champignons. Nous avons passé la journée au bord de leur piscine. E. a fait beaucoup de progrès, il sait presque nager, il plonge sans peur et arrive à tenir un peu. S'il en faisait autant en Portugais, ce serait parfait ! Il est bloqué et ne veut plus parler à personne. C'est lui qui s'adapte le moins bien. C’est vrai aussi que l’autre jour une bande de petits copains de l’école sont venus jouer avec lui à la maison et quand ils sont repartis, on s’est aperçu que presque toutes ses petites voitures, qu’il traîne depuis la France dans sa petite valise, avaient disparu. Ce n’est pas cela qui l’aidera à s’adapter. Hier il était vraiment heureux de rencontrer des gens parlant Français, il leur a raconté que Paris c'était bien mieux qu'ici. Ensuite, il s’est mis à parler Portugais avec moi tant il était décontracté, et il ne se débrouille pas mal. Mais aujourd'hui, ele nao quer sair mais uma palavra !...

G. n'a vraiment aucun problème d'adaptation. T. aussi parait bien comprendre, mais elle est plus timide pour parler. Les cours de la CNTE se passent à peu près bien. T. en est rendue à la moitié de l'année et les résultats sont bons.

J'espère que je n'ai pas fait trop de fautes, car mon Français devient " fraco ". Aujourd’hui nous sommes allés passer la fin de l'après-midi à la ferme avec A. en attendant D. et cela m’a permis de beaucoup parler Portugais.

 

le 31 Janvier 1977

 

Nous venons juste de recevoir la lettre de Papa. Youpi ! vous avez le téléphone. Vous dites que vous avez essayé de nous appeler Dimanche et nous n'étions pas là. C'est bête, nous étions invités chez les Américains. Pourtant ce n'est pas souvent que nous sortons !

En tous cas, c'est d'accord pour Dimanche prochain, le 6 Février. Nous resterons collés à la maison à partir de sept heures, heure locale, ce qui fait 23 heures chez vous. Nous attendrons le temps qu'il faudra !

A part cela, tout va bien. Les champignons poussent à une allure folle ... 100 kilos en moyenne chaque jour.

Nous sommes terriblement déçus par le comportement des P. Nous ne savons pas très bien ce qu'ils ont en tête, mais la maison que nous attendions, en face de la ferme, et qu'ils nous avaient promis plusieurs fois, sans que l'on demande quoi que ce soit, est apparemment destinée à quelqu'un d'autre. Personne ne nous en parle officiellement, mais on le sait par les rumeurs. Alors, il n'est plus question que nous allions habiter à Porto Alegre après l’été. Ce n'était envisageable qu'à la condition de passer les week-ends à la campagne. Nous aimerions avoir une explication franche, mais ça parait impossible.

J'ai aussi eu des problèmes de femme de ménage. Rosa ne pouvait plus venir car elle était malade. Elle m’a envoyé sa sœur beaucoup plus jeune, mais qui ne faisait pas du tout l’affaire. Elle ne prenait aucune initiative, attendant que je lui dise quoi faire. On en a discuter. Finalement, j’ai appris que Rosa était enceinte. C’était cela sa maladie. Ses nausées sont passées et elle doit revenir demain !...

Les enfants vont bien. Les filles viennent de retrouver leurs copines.

Ce soir, nous recevons nos amis Français et mercredi nos amis Américains !...Quelle vie mondaine. Je vais essayer de faire honneur à la cuisine française.

 

le 1er Février 1977

 

Déjà le mois de Février. Que le temps passe !... Nous avons reçu beaucoup de lettres ces temps derniers. Je remercie tout le monde et je vous supplie de continuer. Racontez-moi tout ce que vous faites et tous les petits potins. Maman ne peut-elle pas tenir pour moi la gazette du coin ? !

Je ne sais pas si je vous l'ai raconté : nous avons acheté des lapins, une mère et ses deux petits. Je voudrais monter un élevage afin de les accommoder avec les champignons ! Mais hélas, les deux petits ont disparu mystérieusement la nuit, sans laisser de traces. Le mère reste seule. C'est peu. Il va falloir racheter un mâle. Dites-moi tout ce que vous savez sur les lapins. Que je puisse les soigner comme il faut.

 des photos  (distractions à Guaiba)

Bisig la chatte va bien et semble s'assagir. Il y a longtemps qu'elle n'a plus déposé ses crottes dans la maison. Comme nous, elle ne sait pas où se mettre ces jours-ci, tant il fait chaud. L'eau sort du robinet à 30°C. Vendredi, nous sommes allés nous baigner à Barra do Ribeiro et l'eau semblait brûlante, au moins 35°C.

Les enfants vont bien. G. en met un sacré coup pour m'aider à la maison, car Rosa n’est pas encore revenue. Demain sûrement (parole d’ici), elle va revenir. J'y croirai quand elle sera vraiment devant moi.

Demain soir, nous recevons A., le consul Américain et sa femme, P. Il ont vécu au Maroc et A. voudrait manger des keftas, avec des champignons pour agrémenter le tout. Nous parlons Portugais avec eux.

Je crois que j’ai moins le temps de m'ennuyer depuis que je n'ai plus de femme de ménage, car j'ai beaucoup de travail à faire. Mais ce n'est pas très épanouissant. Si Rosa revient demain, je risque de me retrouver avec deux femmes de ménage, car entre temps, j'ai embauché une autre" faxinheira ", deux jours par semaine, pour faire la lessive et les gros travaux. J’ai aussi le risque que de n’en voir aucune !

J'ai déjà dû vous le dire. Nous cherchons une maison à louer dans les environs de la ferme « do cultivo », car celle que l'on nous avait promis est en train de nous passer sous le nez. Le bail de la maison actuelle court jusqu'à fin mars, mais le loyer est assez élevé pour nos finances, nous ne pensons donc pas la garder. Tant qu’à changer, nous préfèrerions nous rapprocher du travail de Dominique.

Nous ne sommes pas allés à Montevideo, car nous avons pu proroger les visas sur place, moyennant quand même un dépôt de 6000 Cruzeiros. Mais nous serons fatalement obligés d’y aller avant le mois d'avril, fin de notre visa de touriste. Nous ne pouvons pas obtenir le visa de résident temporaire en étant déjà sur le sol brésilien. Les démarches doivent obligatoirement se faire dans un consulat brésilien à l’étranger. Nous essayerons d’aller au plus proche, soit Montevideo, soit Buenos Aires. Si cela ne marche pas, nous serons obligés de rentrer en France

J'ai très hâte à Dimanche pour vous entendre au téléphone. J'espère que la liaison passera !

 

 

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des photos (distractions à Guaiba)